À propos de Jaybee art
Contexte de création des errances
La première série d’errances, errances forcées, est née après un voyage d’un an en Australie en 2015-2016. Un pays où la question de l’immigration est au centre de toutes les préoccupations puisque l’Australie tel qu’on la connaît aujourd’hui n’existe qu’à travers celle-ci
En 1787, le Royaume-Uni envahit l’Australie afin d’en faire une prison géante. Voleurs, meurtriers, mendiants se retrouvent donc à l’autre bout du monde sur une terre inconnue. L’immigration vers l’Australie est massive. « Au cours de la plus grande partie du 19e siècle, le taux d’accroissement de la population fut extrêmement élevé en Australie. Plus de 300 000 personnes arrivèrent aux colonies entre l’établissement des premiers colons en 1788 et l’année 1850. ». Et cela au détriment des habitants de l’île-continent.
Aujourd’hui , l’Australie est empreinte d’une mixité rare et la question de l’immigration est au centre des préoccupations de tous les partis politiques. L’immigration massive provenant d’Asie, et principalement de Chine, crée de vives réactions (positives et négatives) au sein de la population. Pourtant, l’arrivée des Britanniques sur l’île n’a pas profité à tout le monde. Aujourd’hui, les aborigènes représentent moins de 3% de la population et leur culture n’est que très peu mise en avant.
L’exemple le plus frappant, à mes yeux, du mépris qu’ont les Occidentaux envers les peuples aborigènes est la manière dont ils traitent leurs lieux « sacrès ». Uluru, par exemple, est le plus grand monolithe du monde, il est situé au centre de l’Australie et attire chaque année des milliers de visiteurs. À quelques mètres à peine d’Uluru s’élèvent les Kata Tjuta, 3 montagnes qui représentent pour les Pitjantjatjara, les Yankunitjatjara et les Luritja (propriétaires traditionnels du lieu) une valeur sacrée très forte. Après de longues années de négociation, les sites sont aujourd’hui co-gérés par les aborigènes et par le gouvernement australien. Pourtant, pour des raisons financières, le gouvernement a longtemps refusé d’interdire « le climb », l’ascension d’Uluru, considérée comme un sacrilège par les anciens propriétaires des lieux.
Après ce périple, la question de l’immigration était centrale pour moi. En Australie, je suivais un peu l’actualité et ai entendu parler des vagues d’immigrations en Europe dues aux guerres, à la pauvreté et au réchauffement climatique, mais tout cela me paraissait bien loin. C’est donc de façon très violente que j’ai subi mon retour en France en 2016. Je voyais ces hommes et femmes, et surtout ces enfants, errant dans les rues parisiennes, espérant accéder rapidement à une vie meilleure. Je voyais comment ils étaient vus, stigmatisés, rabaissés. J’ai vu comment une situation de détresse pouvait créer chez certains une peur irrationnelle. J’ai vu des citoyens se mobiliser et se battre bec et ongles pour accueillir, au mieux, ces âmes errantes. J’ai surtout vu comment la misère pouvait créer chez les Européens des sentiments très forts et très contradictoires: haine, colère, pitié …
Au fil de mes rencontres, j’ai réalisé que pour aborder l’actualité dans mon travail artistique au mieux, il me fallait travailler à la fois sur la question de l’identité et sur celle de l’errance. Déshumanisés, sans papiers et sans statuts les reconnaissant comme réfugiés, ces humains sont souvent perçus à travers leur condition et non plus comme des individus. Ils sont voués à attendre et à errer sans fin .
Cette question de l’identité individuelle anéantie au profit d’une gestion collective des masses arrivantes m’a beaucoup intéressé. Je me suis particulièrement penchée sur l’utilisation de mon médium habituel ; la photographie et à ses multiples variations. La question du flou, de sa représentation et de sa signification s’est tout de suite présentée à moi à travers un procédé d’accumulation photographique que j’ai mis en place il y a quelques années. J’avais laissé cette technique de côté, car au-delà du procédé technique je n’arrivais pas à trouver un cheminement de création.